Cahier de guerre 1914-1918 de Constant Vincent

1914 suite

L'offensive de la Marne (5 septembre - 13 septembre 1914)

Le 6 septembre la journée paraît de bonne heure se faire chaude. Le canon se fait entendre. De bonne heure nous nous disposons à la marche en avant mais nous sommes en réserve. Vers deux heures de l'après-midi on part car le recul ennemi est commencé.

Le canon et la fusillade font rage mais nous avançons. La marche se continue pendant plusieurs jours. Il pleut. Nous avons du pain rien d'autre, aussi on mange des pommes et des poires car sur notre passage ce n'est pas ce qui manque. Le 10 nous approchons de l'ennemi. Il pleut à torrent. On n'a plus de pain, rien que du café. Il est deux heures du matin quand nous faisons halte. La pluie persiste à tomber. Par hasard dans le pays où nous sommes il y a un boulanger. Nous avons pu toucher chacun trois bouchées de pain. Ne croyez pas que j'exagère c'est la vérité. Comme l'eau a traversé nos effets nous allumons de grands feux pour nous sécher et on fait cuire des pommes de terre. Nous sommes le 11 septembre vers 6 heures. Il fait beau. On est prêt à partir. On nous donne de la viande mais pas le temps de la faire frire. Rassemblement et on part en vitesse. Nous sommes compagnie d'avant garde alors on voit des patrouilles partir de tous les côtés. Rien d'anormal, on continue. Vers huit heures nous sommes rejoints par les dragons. Alors on reprend la route. Vers neuf heures nous arrivons dans un petit pays où est un bataillon du 123ème (Château-Thierry). Ils en avaient chassé les boches dans la nuit aussi il y avait du pain et des conserves en quantité et on nous en a donné tant que nous avons voulu. On est content et on mange à belles dents le pain K.K. La marche continue. Nous trouvons quelques civils qui nous apprennent la présence de l'ennemi à peu de distance mais qui bat en retraite.

Nous arrivons enfin à Pontavert dans l'Aisne. Là nous faisons des prisonniers. On fait halte devant chez un marchand de vin qui pour retarder notre marche nous a donné à boire. C'est un espion. Il fut fusillé 2 jours après. Il a été pris téléphonant aux boches. De Pontavert nous continuons (le 13). Le 24ème d'Artillerie est avec nous. Nous arrivons dans la plaine devant Corbény qui le soir même fut prise sans perte par le 57ème à neuf heures.

Pendant notre marche en avant, je me souviens avoir passé à Château-Thierry où a eu lieu un combat dans les rues même où étaient le 123ème et le 6ème. Là les boches avaient agi par la ruse. Dans la rue principale où ils étaient massés, ils avaient caché derrière eux des mitrailleuses, et disant qu'ils se rendaient, les nôtres s'approchaient. Arrivés tout près d'eux les bandits ouvrirent les rangs et firent feu presque à bout portant.

Notre arrivée à Corbény fut très bien accueillie par les civils dont la plupart étaient content d'être libérés. Vers minuit les avant-postes furent pris par la 5ème et 6ème Compagnies. Alors la 7ème nous avons cantonné très tranquille, après avoir mangé. La nuit paraît calme. Quelques coups de canons et de fusils, et c'est tout.

La retraite 24/08 - 5/09 1914 et la bataille de la Marne : 400 km à pieds en 21 jours

1914 - Environs de Reims - Section d'infanterie dans les vignobles

plan des premiers combats du Chemin des Dames, au nord-ouest de Reims. De droite à gauche : Corbény, la Ville-aux-Bois, Pontavert, Cuiry-lès-Chaudardes, le Blanc-Sablon, la forêt de Vauclerc, Beaulne, Moussy, Pont Arcy

Combats au nord de Reims, fixation de la ligne du front (14 septembre - 10 novembre 1914)

Le 14 septembre, il fait à peine jour que nous partons. Il y a attaque de la part des boches. On essaie de résister mais notre artillerie tire trop court, aussi nous sommes forcés de reculer. Il y a beaucoup de tués et de blessés. Les boches nous reprennent Corbény. Nos brancardiers et infirmiers sont faits prisonniers. Notre major, le Commandant Soriet, est du nombre. Il fut rapatrié peu après. Enfin le 14 au soir nous nous installons devant la Ville-aux-Bois. Nous sommes tranquilles. Dans la nuit nous recevons des munitions pas sans besoins car nous avions presque tout tiré avant de quitter Corbény. On nous donne aussi du pain que nous n'avions pas touché depuis quatre jours. Nous avions eu du pain K.K. mais une fois notre faim rassasiée, on ne pouvait plus le manger.

Le 15 septembre à la pointe du jour, nous sommes aperçus par l'ennemi qui pointe son artillerie sur nous. Aussi on quitte la position en vitesse et nous attrapons les bois où règne un peu de débandade. Aussi le bataillon va se refermer un peu à l'arrière quand ordre nous est donné par un capitaine du 24ème d'artillerie de remonter à l'attaque. Nous retournons aussitôt à la lisière des bois où nous tombons dans une embuscade. Au moment où nous allions charger à la baïonnette, l'Adjudant Georges que nous avions comme chef de section fut tué avec le Capitaine Adjudant major Triat (Triaud) qui le jour même avait été nommé commandant et commandait depuis quelques jours le 2ème Bataillon. Ils sont tombés tous les deux à mes pieds. Aussi on peut deviner quelle impression. Nous revenons un peu à l'arrière où nous faisons une tranchée. Les boches ont voulu continuer leur avance. Ils n'ont pas réussi et ont eu des pertes considérables. On les a vu s'avancer en colonne par quatre et fauchés par nos mitrailleuses et nos 75. Le soir nous revenons à Pontavert.

Le 16 nous revenons à l'attaque mais on ne réussit pas. Malgré cela nous sommes maîtres du pays. On fait en hâte des tranchées. On se bat jour et nuit pendant plusieurs jours. La Ville-aux-Bois est prise, perdue et reprise trois jours. Tout de rang on se bat à la baïonnette. Nous y perdons presque tous nos officiers et une grande partie des hommes. Nous restons peu nombreux mais il faut tenir coûte que coûte en attendant la venue du renfort. Le canon fait rage sur Pontavert et principalement sur le pont de l'Aisne, interdisant ainsi le passage des renforts qui malgré tout sont arrivés le 20 (18) dans la nuit. C'est le 3ème Corps. Nous partons et très contents le matin, à la pointe du jour, nous arrivons à Ecurie les Chatardes (Cuiry-lès-Chaudardes). Nous y restons un jour. Là on a pu manger car quand nous étions devant Pontavert pendant les 5 derniers jours, nous avions par jour et à trois un quart de boule de pain et une boîte de conserve autrement dit une boîte de singe.

De Cuiry-lès-Chaudardes nous sommes allés prendre pendant 24 heures les avant-postes à un moulin à droite du Château du Blanc Sablon. De là nous revenons à Cuiry-lès-Chaudardes. Le premier jour nous avons repos. Le 2ème jour nous avons revue par le Général de Brigade Pierron devant lequel nous avons défilé. Les trois ou quatre jours suivants nous sommes allés faire des tranchées. Tous les soirs nous couchons à Cuiry-lès-Chaudardes où nous sommes tranquilles. De là on monte au Château du Blanc Sablon où le patron du château fut fusillé par les Français. C'était un espion.

Nous restons pendant quelques jours en avant du château. Le jour nous sommes dans les bois, la nuit nous allons soit travailler ou renforcer la première ligne. J'ai vaguement des nouvelles de ma famille car les correspondances ne vont pas vite et on a même pas de papier pour écrire, aussi les jours sont longs. Comme nourriture nous sommes pas mal et nous avons tout le temps possible pour nous préparer ce que nous touchons. Enfin vers le 10 octobre nous sommes relevés. On revient à Cuiry-les-Chaudardes. Là c'est la bombe, on tue les petits cochons. Notre capitaine trouve rien de trop beau pour nous donner. Il reconnaît que nous avons fait notre possible et cherche à nous récompenser. Il s'appelle Courreau.

Dans la nuit du 11 octobre nous remontons. Le 12 à la pointe du jour nous attaquons le moulin de Vauclerc. Le 1er Bataillon est en tête. Vers 6 heures il bat en retraite et a subi d'énormes pertes. Le 2ème Bataillon continue l'attaque 7ème compagnie en tête. On essaie de sortir des tranchées mais malheureusement ceux qui sont sortis la plupart ne sont pas revenus. Ce jour là Seguin Abel de la Tournerie de Gémozac fut tué à deux mètres de moi. Enfin arrive le soir et comme on ne peut rien faire, on se replie un peu. Le 13 tout le jour nous sommes dans une tranchée où à chaque instant il y a des morts et des blessés, aussi on trouve le temps long. Dans la soirée on nous apporte à manger aussi on ne s'attend qu'à une chose : remonter à l'attaque.

Enfin arrive le 14. Le matin le temps est brumeux. Vers huit heures nous recevons l'ordre de partir à l'arrière. On est content mais on ne va pas loin. Il fait très beau. A dix heures on nous apporte à manger. Rien ne nous manque. Si on a un peu souffert, on est récompensé. On a plus d'un demi litre de vin chacun et presque autant d'eau de vie dont on a conservé une bonne partie car on s'attend à autre chose. En effet on a à peine fini de manger que l'on reçoit l'ordre de remonter les sacs et on part à l'attaque. Le premier bataillon est en tête. Nous revenons dans la tranchée où nous étions le matin mais au bout d'un instant la place n'est pas tenable. Enfin on continue l'approche par les boyaux. A la nuit on est de retour où nous étions le 12. Le génie commence à couper les fils de fer. Une reconnaissance est faite par la 5ème compagnie et d'après les renseignements impossible d'aller plus loin. Les pertes sont élevées aussi on est peu nombreux. La situation n'est pas gaie. On ne sait rien de ce qui se passe. Minuit arrive. On est couché au milieu de la plaine parmi les morts. Par comble la pluie tombe et vu la circonstance on se demande ce que l'on va devenir. J'ai encore un peu d'eau de vie, aussi je la bois en compagnie du camarade Barthélémy qui à ce moment est sergent. Il fut tué en 1915 dans l'Aisne. Le 15 au matin. Il fait jour. Nous recevons l'ordre de revenir à l'arrière. Tout se passe pour le mieux.

Le rassemblement a lieu au château de Blanc Sablon où nous passons tout le jour. Jamais depuis longtemps un jour n'avait paru si long et si triste. Nous avons de tout pour pouvoir manger et boire, mais on ne peut oublier l'absence des camarades que l'on ne reverra jamais. Dans l'après-midi, vers une heure, il y a rassemblement au cimetière pour faire les adieux à une vingtaine de camarades qui ont été rapportés là où même ils sont morts suite de leurs blessures. Parmi eux s'en trouve un de Gémozac.

Enfin arrive le soir. On prépare nos sacs car l'on doit partir. Vers minuit l'on se met en route. Nous montons vers les lignes. On nous met dans des abris en réserve, prêts à tout événement. Arrive le 16 toujours rien. Cependant le soir vers neuf heures nous partons. Nous sommes allés cantonner à Cuiry-lès-Chaudardes. Comme il n'y a pas de place, nous couchons dans l'église et pour lumière nous avons le cierge. Il faut bien que ce soit la guerre.

Cuiry les Chaudardes - ruines de la rue principale et de l'église (où dormit Constant)

Le 17 on part au petit jour. Le soir nous sommes allés cantonner à Pont-Arcy. On n'est pas bien logé mais on a de quoi manger. On passe là plusieurs jours. Le 21 je suis nommé caporal. Le soir même nous partons relever le 123ème qui est en avant de Moussy et qui quelques jours plus avant avait relevé les Anglais. On reste là quatre jours. On est mal mais enfin on s'en tire. Nous revenons à Vieil-Arcy pour quatre jours. Le pays est bombardé. Presque tous les jours il y a des blessés. Nous remontons en ligne. Cette fois nous sommes en réserve à Moussy même mais toutes les nuits nous allons en première ligne passer la nuit. Moussy est beaucoup bombardée. On ne peut sortir des caves. Le 30 octobre nous y prenons un espion qui a chez lui le téléphone et correspond avec les boches.

Le 2 novembre les boches attaquent, surprennent les chasseurs qui sont à notre gauche et le 249ème, ce qui leur permet d'avancer. Alors nous aussi il faut reculer. Nous avons des morts et des prisonniers. La nuit arrive. Nous sommes toujours à Moussy. La compagnie monte en ligne à l'exception de la 3ème section et dont je fais partie. Le 123ème qui est au repos est monté nous renforcer. Aussi le 3 novembre avant qu'il ne fasse jour, contre-attaque qui réussit. On rétablit la première ligne où elle était. A notre gauche se trouve toujours le 249ème et les zouaves. Le 3 vers huit heures ils n'ont plus de cartouches, alors c'est nous qui allons leur en porter. Corvée très pénible car les obus tombent sur notre passage et les balles aussi. Enfin on réussit. La journée a continué toujours très chaude. Moussy n'est plus qu'un tas de débris. Il y a des absents mais les boches ne sont pas passés. Le soir nous allons renforcer la 5ème compagnie. Dans la nuit les boches veulent attaquer mais la fusillade les arrête. La même nuit j'ai revu le fils Villaurois qui à ce moment était brancardier au 123ème. Le 4 nous revenons à Moussy et dans la nuit nous allons relever le 123ème qui est en première ligne. Jusqu'au 10 tout se passe bien. Le 9 nous recevons du renfort où je revois Tielle de Mortagne qui avait été blessé à la retraite de la Marne. Millet mon caporal du temps de paix qui à ce moment était sergent et avait été blessé à la Ville-au-Bois. Il fut tué quelques temps après. Il habitait Bordeaux. C'était un bon camarade. Nous sommes en ligne depuis six jours et toujours sans nouvelles. On est assez tranquille.

vue actuelle de la ligne de front depuis les tranchées françaises de Beaulne de fin 1914 - en arrière-plan, le Chemin des Dames

Première blessure et convalescence (11 novembre 1914 - 25 avril 1915)

Le 11 novembre le matin il y a une brume épaisse mais on voit qu'il va faire beau. Vers huit heures un agent de liaison vient nous dire que nous serrons relevés dans la nuit, aussi la gaieté revient sur les visages. Vers midi il fait très beau aussi on nettoie nos fusils car on se dit que quand nous serons au repos nous aurons d'autres occupations. Enfin vers une heure je m'apprête à casser la croûte en compagnie de deux camarades quand plusieurs balles viennent de frapper dans le parapet. Comme la tranchée est profonde, on se dit rien à craindre. La paraphe n'est pas terminée qu'une balle m'a traversé la cuisse droite. Je suis blessé et content. On me fait un pansement et j'attend le soir pour partir. Aussitôt là je vais dans l'abri du capitaine. On cause un moment et vers neuf heures je pars accompagné par les hommes qui ont apporté la soupe. Je passe à Moussy où mon pansement est refait. J'en repars à minuit pour rejoindre Verneuil où se trouve le poste du Médecin chef, les postes de commandement du régiment et de la Brigade. Nous sommes là une vingtaine de blessé dans la nuit nous sommes pris par des voitures qui nous emportent à Longueval. Le pansement est refait et à la pointe du jour des autos nous portent à Fismes. Ca commence a y avoir du bon.

Nous sommes évacués sur Château-Thierry où on arrive le 12 dans la nuit. Beaucoup descendent là mais moi je continue. Le 13 à la pointe du jour nous arrivons à Juvisy, tout près de Paris. Là nous sommes très bien soignés. Nous y restons trente-six heures. Enfin on repart et le 15 à 9 heures du soir on nous hospitalise à Moissac dans le Tarn-et-Garonne. Je suis très bien soigné mais on avait pas de liberté. Le 15 décembre je sors de l'hôpital. Je vais passer deux jours à Montauban où j'obtient huit jours de permission. Je suis arrivé chez nous dans la nuit, faisant à mes parents une surprise agréable. J'ai passé une très bonne permission. Pendant mes huit jours, je suis allé me promener dans ma famille et chez plusieurs amies. Le 25 Décembre je pars de chez nous. Je rentre au dépôt de Libourne. Je suis affecté à la 28ème Compagnie. Je me trouve en compagnie de plusieurs anciens camarades de la 7ème Compagnie. On est assez bien nourris. Comme travail on n'a qu'à se promener, mais on couche sur la paille.

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