Cahier de guerre 1914-1918 de Constant Vincent

1915

Le 11 janvier, je pars avec la classe 1915 au camp de Souge où là je trouve Rondeau de Jazennes qui avait été blessé le 28 août à Guise. Richard Clodomir qui lui arrivait du 257ème. Plus tard il est allé suivre des cours à Saint-Maixent où il est sorti comme Aspirant. Parti un front au 257ème, il fut nommé sous-Lieutenant au 212ème après l'attaque de Verdun en 1916. Depuis que nous nous étions quittés le 25 avril 1915 au camp de Souge, nous nous sommes revus que le 1er novembre 1917 à Gémozac. Le temps que j'ai passé à Souge fut pour moi assez agréable. Il ne fut pas sans ennui il est vrai, mais c'était beaucoup mieux que les tranchées. Pour Pâques 1915, je suis allé en permission de sept jours. Ce qui m'a fait tout à fait plaisir. Mon filleul Alphonse était malade et comme son père est venu le voir, cela nous a permis de nous rencontrer ensemble, car après ce jour là nous nous sommes revus que dans le mois de juillet 1917. C'est à ce moment que j'ai revu pour la première fois mon parrain que je n'avais pas vu depuis le 20 juillet 1914.

Mercredi 3 Février 1915

Mes amis

J'ai reçu votre lettre et c'est avec plaisir que je l'ai lu quoiqu'elle m'apprenait la mort d'un camarade de plus resté là bas. C'est bien terrible cette guerre et elle ne finit jamais. Cependant j'ai toujours espoir de voir le dernier jour quoique nous sommes pas à la veille. Pour moi aujourd'hui je me porte bien et je désire qu'il en soit de même de vous tous. Bonne poignée de main à tous.

Vincent

Le 23 avril 1915, nous quittons Souge. On rejoint Libourne pour former un bataillon de marche dont deux compagnies du 57 et deux du 144. Le lendemain de notre arrivée à Libourne on nous habille. Aussi comme je ne suis qu'à 80 kilomètres de Gémozac, sans permission je pars dire au revoir à mes parents. J'arrive chez Prisset à la Foie vers minuit, ce qui les a tout à fait surpris. On cause un moment. J'arrive chez nous vers deux heures. A 6 heures je me lève, je vais chez mes soeurs et Saint Simon. Le soir à 6 heures je quitte la maison et la famille pour partir où je n'en sais rien mais je garde le vrai espoir de revenir.

soldat français en 1915

soldat allemand en 1915

alerte au gaz dans une tranchée

Retour près du front, travaux dans les environs de Nancy (26 avril - 4 octobre 1915)

Le 26 avril 1915 nous quittons Libourne tambours et clairons en tête. Tout le monde est plus ou moins content, tout se passe pour le mieux. Moi à l'heure du départ une jeune fille très aimable s'offre d'être ma Marraine. Volontiers j'accepte car je me dis qu'elle m'écrira de temps en temps, cela me fera oublier les mauvais jours qui sont à venir. Vers 10 heures du soir nous partons de la gare. Nous sommes passés par Poitiers, Tours, Vierzon, Gray, Epinal. On est arrivé à Nancy le 28 à 9 heures du soir où nous avons débarqué et cantonné. Il fait un temps superbe et la nuit est calme. Les étoilent brillent. On entend les moteurs de quelques aéroplanes qui survolent la ville et au loin le bruit sourd de nos canons.

Le 29 départ de Nancy à 7 heures. Nous avons 12 kilomètres à faire. Il fait très chaud. On arrive à Laître-sous-Amance, petit pays qui fut occupé par les boches en 1914 et qui est à moitié démoli et brûlé. Les gens qui y habitent sont à moitié boches, aussi on y est plus ou moins bien reçus. Nous restons là jusqu'au 4 mai et quoique nous soyons qu'à 6 kilomètres des lignes, notre petit séjour y fut tranquille. Tous les jours nous avions au la visite d'avions boches et c'est tout.

Le 4 mai à 2 heures du matin nous partons. Il pleut. Nous sommes allés à Eulmont, 4 kilomètres à l'arrière, où nous avons été très bien pendant quelques jours. On a toujours été tranquille à part la visite de quelques avions. Jusqu'au 9 mai le matin nous faisions une marche de 15 kilomètres et la soirée exercice ou théorie. Le 10 mai la 35ème et 36ème Compagnies sont allées au tir à Essey-les-Nancy, à 8 kilomètres d'Eulmont. Cela fut pour nous une vrai distraction.

Arrivant on nous apprend que la 33ème et 34ème Compagnies sont parties. Le 11 mai départ d'Eulmont, on va rejoindre la 33ème et 34ème à Bouxières-aux-Chênes. Il y a encore quelques habitants mais le village est plus de moitié démoli. L'église n'existe plus. Le 12 mai le matin on installe le cantonnement et le soir à 6 heures nous partons. Nous sommes allés travailler en avant de la ferme de Quercigny, cela jusqu'au 15 mai. Chaque jour nous revenions à Bouxières où nous arrivions que le matin à la pointe du jour. Dimanche 16 mai je suis allé visiter le petit village d'Ecuelle où il n'existe plus que quelques maisons où habitent encore quelques civils. Là se trouve tout un système de tranchées très bien organisées. A gauche et en avant du village, un petit plateau d'où l'on aperçoit très bien nos lignes ainsi que les positions boches. Très joli coup d'œil.

Pour ne pas changer jusqu'au mercredi toutes les nuits nous allons travailler. Le jeudi 20 mai on a repos. Le 21 nous sommes allés travailler à la ferme de Candale, couper du bois avec le Génie. Le 22 repos. Dimanche 23 mai, jour de la Pentecôte, j'ai pu assister à la messe et aux vêpres, et le soir au travail. A partir de ce jour nous avons eu 2 jours de travail et un de repos. Le 31 mai je suis de garde au poste de police.

Le 1er et 2 juin la nuit pas de travail. Dans les tranchées en place nous avons placé des rails, chose très pénible.

Le 3 repos. Le 4 des bombes sont tombées aux abords du cantonnement mais n'ont causé aucun dégâts. Le 5 juin nous avons eu exercice et jusqu'au 8 toutes les nuits nous sommes allés travailler. Le mercredi 9 juin départ de Bouxières à 4 heures. Nous sommes retournés reprendre nos cantonnements à Eulmont. Le 10 nous avons passés des revues de toutes sortes. Le 11 et le 12 le matin marche, le soir repos. Dimanche 13 repos. Le 14 nous sommes allés au tir à Essey-les-Nancy. Nous passions par le village d'Agincourt. Le 15 et le 16 exercice. Le 17 douches à Essey-les-Nancy. Le 18 et le 19 exercice. Dimanche 20 repos, aussi on est allé se promener dans les bois.

Les 21-22-23 service en campagne dans les environs de la ferme de Grand-rang, qui en tant de paix était exploitée par un boche qui fut pris en 1914 faisant de l'espionnage.

Le 24 douches à Essey. Ce jour là il a plu. Le 25 et 26 le matin marche mais la pluie continue. Dimanche 27, à 9 heures revue et après on est libre. Le 28 le matin tir à Essey. Le 29 et 30 juin exercice.

Le 1er juillet douches. Le 2 de garde. Le 3 marche de 20 kilomètres dans les environs de Nancy. Dimanche 4 juillet le soir départ à 6 heures. Nous sommes allés travailler tout près des premières lignes où nous avions l'habitude. Nous sommes partis en automobile et retournés à pied. Le 5 juillet repos. Le 6 et 7 juillet les deux nuits même travail que le 4. Le 8 je suis de jour, nous avons repos.

Le 9 service en campagne à la ferme de Grand Rang. Le 10 départ pour les tranchées où nous sommes allés rejoindre la 18ème compagnie du 323ème d'Infanterie. Le soir même je suis allé au poste d'écoute tout près de Bioncourt sur le bord de la Seille, petite rivière qui fait la limite de la frontière. Le 11 juillet je suis de repos.

Le 12 juillet à 4 heures du matin une pièce de 80 placée dans la nuit même à la lisière de la forêt de Champenoux a tiré une vingtaine d'obus sur le moulin de Bioncourt dans l'espoir de la démolir car les boches y avaient un petit poste. La pièce fut repérée. Aussitôt un obus est tombé en plein sur l'arbre abritant la pièce, tuant un artilleur et en blessant deux. Je me trouvait à 10 mètres. Le 13 juillet je suis tranquille. Le soir je suis allé me promener aux petits postes. A mon retour il pleut et il fait noir aussi c'est avec peine que je me sors des bois. Le 14 juillet très beau temps. On a plus de pinard que d'habitude et un cigare. C'est peu mais on est content. Le soir nous sommes allés travailler sur le bord de la Seille. Le 15 juillet nous sommes relevés, on retourne à Eulmont. Il pleut à torrent, aussi on arrive tout enfendus. Le soir il faut tout de même travailler. Le 16 on a exercice mais pour me venger je me fais porter malade. Le 17 on va aux douches et on fait des claies.

Les prédictions du Colonel Harisson au mois de juillet 1915 par mois et par front :

Mois de juillet

Occidental

Pas de changement. Initiative des manœuvres aux Français.

Italien

Elargissement du front, qui absorbe un grand nombre d'ennemis.

Russe

Grande offensive allemande dans la région de Varsovie. Repli des Russes en Pologne.

Oriental

Progression très lente des alliés aux Dardanelles. En Arménie, en Mésopotamie, coopération italienne.

Mois d'août

Occidental

Sans changement. Accentuation de la dépense de munitions. Renforcement des lignes anglaises.

Italien

Investissement de Trieste et de l'Istrie (Pola).

Russe

Arrêt de l'offensive allemande. Manque d'hommes. Attaques locales serbes. Organisation de l'union balkanique. Déclenchement de la Roumanie.

Oriental

Déclenchement de la Bulgarie.

Mois de septembre

Occidental

Offensive générale menée par les Allemands. Région du Nord. Dépense effroyable de munitions.

Italien, Russe

Jonction des fronts italien, serbe, roumain. Offensive générale contre l'Autriche. Marche en avant des Russes (des deux ailes).

Oriental

Effondrement de la Turquie. Chute de Constantinople. Ouverture des Dardanelles.

Mois d'octobre

Occidental

Arrêt de l'offensive allemande. Les Allemands commencent d'eux-même à rectifier leur front. Opération accélérée par l'offensive française. Leur arrêt à la fin du mois sur la ligne Ostende, Maubeuge, Ardennes, Luxembourg, Metz, Strasbourg.

Italien, Russe

Reprise de la Galicie par les Russes. Invasion de la Hongrie de trois côtés. Départ du gouvernement autrichien. Recul des Allemands en Courlande et en Prusse Orientale.

Oriental

Fin des opérations contre la Turquie. Une grande partie du corps d'expéditionnaire, devenu disponible, revient en Europe.

Mois de novembre

Occidental

Nouveau recul allemand. Le front linéaire se rompt en trois segments.

Italien, Russe

Recul des Allemands en Pologne qui découvre la Silésie. Investissement de l'Allemagne.

Mois de décembre

Occidental

Arrivée des Français au Rhin. Demande d'armistice par les Allemands.

Nous n'ajouterons pas à ces lignes impressionnantes d'autre commentaire que celui-ci : Au mois d'octobre dernier le Colonel Harisson annonça le déclenchement de l'Italie pour la seconde quinzaine de mai 1915.

Cette prédiction fut comme toutes celles qui ont été faites. Loin d'être véritable elle fut à peu près toute mensongère à l'exception de l'entrée en guerre de l'Italie. Personne n'y croyait mais personne à cette époque, c'est à dire au 14 juillet 1915, personne n'aurait cru la guerre si longue.

Dimanche 18 juillet départ d'Eulmont pour aller à Bouxières-aux-Chênes. Les 19-20-21-22 la nuit nous sommes allés travailler près de L'Anfroicourt. Le 22 nous sommes allés à l'enterrement d'un homme de la 34ème Compagnie tué d'une balle en pleine tête à Bioncourt le 20 juillet. Le 23 repos. Le 24 travail. Dimanche 25 repos. On assiste à la messe et aux vêpres. Le 26 départ aux tranchées, même emplacement que la fois précédente. Tout c'est bien passé, nous avons été relevés le 31 juillet. Le 29 notre commandant de compagnie, le sous-lieutenant Brutail, est venu nous voir. Le 30 les Français ont bombardé Bioncourt avec des obus incendiaires. Dimanche 1er août repos. Ce jour là j'ai fait connaissance de Daguisé d'Antigny (Vendée), qui à ce moment était au 24ème d'Artillerie (réserve). Le 2 échange d'effets. Le 3 de garde au poste de police. Les 4-5-6 toutes les nuits au travail. Le 7 nous quittons Bouxière pour aller à Laître-sous-Amance. Dimanche 8 repos, on est allé à la messe. Le 9 le matin exercice. La soirée à 4 heures alerte mais on ne part pas. Ce n'est qu'un exercice. Le 10 départ pour les tranchées. Cette fois je suis allé à Brun même. J'y ai passé quatre jours très tranquilles. Je n'avais qu'à m'occuper de la garde et du nettoyage du poste. Brun est un petit village français situé sur le bord de la frontière. En 1914 il fut occupé par les boches qui en l'abandonnant y mirent le feu. Aussi du village il n'existe plus que des décombres. A ce moment le village était transformé en petite forteresse. Les 11-12 et 13 on est en ligne. Tout c'est bien passé. Cette fois nous étions avec le 234ème. Le 14 nous sommes relevés. Le 15 août repos. Je suis allé à la messe. La soirée je reste au cantonnement. J'ai fait la causette avec les voisines qui m'ont fait bien rire en me racontant une petite aventure qui était arrivé dans le pays même un an auparavant. Le 16 au matin corvée de bois dans la forêt de Champenoux. Le soir échange d'effets. Le 17 je suis de jour. Le 18 et le 19 nous sommes allés faire des tranchées de jour dans la forêt de Champenoux. Travail très intéressant en même temps qu'une distraction, surtout qu'il faisait beau temps.

Le 20 août je pars à Essey-les-Nancy à un peloton d'instruction fermé pour la division. On était logé dans la caserne, aussi on était à peu près bien, et en dehors de nos heures d'exercice nous pouvions aller nous promener à Essey. Aussi y a-t-on passé de bons moments. A ce peloton assistaient sergents, caporaux et élèves caporaux, commandés par un Capitaine et un Lieutenant. Là nous faisions un petit peu de tout de ce qui est compris dans la guerre actuelle concernant les fantassins. Aussi trouvais-je cela très intéressant et instructif. Nous ne procédions à nos exercices que dans deux endroits : Le Plateau de Malzéville à côté du camp d'aviation et dans le bois de Pulnoy. Aussi jusqu'au 31 août la vie fut pour nous très douce à côté de beaucoup de jours précédants.

Du 1er au 6 septembre la vie continue à être gaie malgré plusieurs exercices dangereux que nous avions fait, surtout dans les lancements de grenades. Tout s'était bien passé. Le 7 au matin nous sommes au plateau de Malzéville. Plusieurs officiers de l'Etat major, qui est à Essey, sont avec nous pour voir le lancement de crapouilleux et de grenades. Par malheur deux grenades ont éclaté dans la tranchée, tuant deux sergents du 212ème et blessant plusieurs autres gradés et hommes de différents régiments. Le Capitaine Puten, commandant à ce moment le peloton, fut grièvement blessé. Il fut regretté car il était pour nous un père de famille.

Mercredi 8 septembre, pendant que nos aviateurs dorment, les boches sont sur Nancy, survolant la ville, où ils laissèrent tomber une vingtaine de bombes qui firent peu de victimes mais des dégâts appréciables. Que nous avons pu apprécié en allant le soir même au stand de tir de Vandoeuvre faire des tirs à la mitrailleuse. Jeudi 9 dans la soirée nous sommes allés accompagner au cimetière les deux sergents du 212ème morts le 7. Tout en y allant nous avons pu voir la ville qui est très jolie. Le cimetière possède de nombreux caveaux très riches. Là repose une quantité de soldats. Ils se comptent par mil. Là plupart ont trouvé la mort en 1914 à la bataille du grand couronne de Nancy et du plateau d'Amance.

Le 10 le peloton se dissout. Nous rejoignons nos régiments. Moi et plusieurs camarades nous allons rejoindre notre compagnie qui est seule à Haraucourt depuis le 5 septembre. Nous sommes passés par Pulnoy, Cercueil (aujourd'hui Cerville), Buissoncourt. Le samedi 11 repos. Dimanche 12 repos. Je suis allé à la messe qui était chantée dans une petite chapelle qui par hasard avait échappée au bombardement, car Haraucourt fut au trois quarts démoli et brûlé en 1914. L'église qui était très jolie n'est plus qu'un amas de pierres. Aussi quoiqu'il y ait quelques habitants, c'est un petit pays triste. Le 13 nous sommes allés travailler auprès du village de Courbesseaux qui lui aussi a beaucoup de maisons démolies. L'église dont la toiture est démolie a reçue en 1914 un obus de 75 en plein sur la porte. Jusqu'au 18 tous les jours nous sommes allés travailler au même endroit. A ce moment mon frère Alphonse est aux Dardanelles et Henri dans l'Aisne. Le 17 à Courbesseaux même j'ai vu Léon Riffeau au 212ème d'Infanterie. On a pu boire un coup ensemble et parler du pays. Dimanche 19 au lieu de nous laisser reposer, on nous fait faire des claies. Le 20 nous revenons au travail habituel et jusqu'au 23 même chose. Le 24 je suis de garde au poste de police avec le sergent Durand qui fut tué au mois d'octobre 1915. Le 25 on est allé au travail. Dimanche 26 repos. Le 27 et le 28 au travail. Le 26 pour la première fois depuis notre départ de Libourne nous recevons 50 hommes de renfort au bataillon. Le 29 il pleut. Nous quittons Haraucourt à 1 heure pour aller à Ecuelle. Le 30 repos. Le 1er octobre exercice. Mois je suis de jour. Le soir la 3ème section est partie à 6 heures pour travailler toute la nuit. Le 2 la 1ère et 2ème sections sont parties à 3 heures du matin pour aller travailler en avant de la ferme Quercigny et sont rentrés le soir à 6 heures. Dimanche 3 repos. Malgré que l'église d'Ecuelle n'ait plus de toiture chaque dimanche une messe y était chantée.

Lundi 4 départ d'Ecuelle à 4 heures du matin pour nous rendre à Laître-sous-Amance où sont depuis longtemps déjà les 33, 34 et 35ème compagnies. Là on arrive, on nous apprend que nous quittons le 9ème bataillon pour aller où on n'en sait rien.

Le 60ème RI : Champagne, Suippes, Bar-le-Duc, Mailly (5 octobre 1915 - 20 février 1916)

Là des effets nous sont distribués en quantité. On part en toute hâte aux casernes d'Essey où des vivres de réserve nous sont distribuées pour plusieurs jours. Au moment où nous allions partir, le Général nous à remercié de notre petit séjour passé sous son commandement et nous a souhaité bonne chance. On se met en route pour la gare dont nous sommes partis à 10 heures le soir même. Passés par Vitry-le-François, Châlons. A 8 heures du matin nous débarquions à Saint-Hilaire-au-Temple. Nous avions comme chef de détachement le sous-Lieutenant Brutail qui lui est retourné au Bataillon du 57ème. De la nous sommes allés rejoindre le 60ème d'Infanterie dans les bois de Bouy. Il venait de faire l'attaque du 25 septembre en Champagne et avait subi de grandes pertes (plus de 1700 hommes sur environ 3400). On nous affecte aussitôt dans les compagnies. Moi je me trouve être à la 5ème (2e bataillon) où j'ai trouvé de bons camarades. Le soir même on se met en route. Le mercredi 7 on arrive dans un bois à quelques kilomètres de Somme-Tourbe. On couche sous les tentes. La marche fut longue et fatigante. Jeudi 7 exercice. Le 8 aussi. Le 9 on nous apprend notre départ pour l'avant. Il fait très chaud. Nous sommes passés par Suippes, en avant duquel nous avons cantonné en plein air.

Dimanche 10 (octobre) départ à 5 heures. Nous passons où s'est fait l'attaque le 25 septembre. Drôle de spectacle car dans la plaine gisent encore les morts qui sont là depuis 15 jours. Le soir, sous les obus et les balles, nous allons travailler. Aussi le trouve-t-on bien amer. Lundi 11 même travail que la veille et au même endroit. Ce jour là le bois où nous étions cantonnés fut bombardé. Un obus est tombé en plein sur les hommes du poste de police. Il y eut plusieurs blessés et 7 tués, dont deux caporaux qui venaient du 57ème et étaient avec moi à la 5ème Compagnie.

Mardi 12 nous revenons un peu à l'arrière. Nous avons pris les emplacements où étaient le régiment pour l'attaque. Depuis que nous étions là la canonnade fut toujours continue. Le jour à chaque instant on voit des combats d'avions où plusieurs des nôtres furent descendus. Le 13 corvée de lavage. J'ai pu remarquer que dans ce pays on y trouve que très peu d'eau et 9 fois sur 10 c'est que l'eau est sale. On a surnommé ces lieux là la Champagne pouilleuse et c'est bien son nom car on y été mangés par la vermine. Le terrain y est tout à fait pauvre. On y voit beaucoup de plantations de sapins mais qui poussent très peu. Le 14 exercice tout le jour sur le bord de la Ain. Vendredi 15 au matin le régiment se rend à Jonchery où la soirée y fut passée en revue par le Général De Villarant, commandant à ce moment le 7ème Corps d'Armée. Le 16 douches. Le 17 repos. Ce jour là j'apprend que mon frère Henri est à Limoge. Il avait été blessé le 28 septembre. Le 18 on est allé au travail. Le 19 repos. Le 20 on se rend à Jonchery. Revue par le Général et défilé. Jeudi 21 on s'est déplacé vers l'avant.

Le 22 à 5 heures du matin nous montons en 3ème ligne. Là on se met au travail pour nous faire des abris, car nous sommes au milieu d'une plaine où il n'y a rien pour nous protéger. Ce jour là une lettre de chez nous m'apprend la mort du fils Breton de Bellair. Et de Ferdinand Conte. Le mari d'Yvonne Rabot. Le 23 et le 24 nous travaillons à nos emplacements de combat à la 3ème ligne. Le 25 transport de matériel en première ligne. Le 26 corvée de lavage à Saint-Hilaire-le-Grand. Le 27 jour et nuit transport de matériel en 2ème ligne. Le 28 repos. Le 29 on travaille tout le jour. Le 30 à 5 heures du matin, nous sommes allés relever le 1er Bataillon qui était en 2ème ligne. Dimanche 31 repos.

Lundi 1er (novembre) repos. Le 2 travail toute la nuit. Le 3 au matin nous prenons les premières lignes. Le 4 on creuse nos abris. Le 5 malgré le bombardement on travaille en première ligne. Le 6 travail de nuit. Dimanche 7 à 7 heures du matin nous prenons la place de la 3ème section pour prendre la garde. A l'heure de la soupe, bombardement par les boches où deux hommes furent tués : Riand et Limoges. Le 8 journée calme. Le 9 également, ainsi que le 10, mais ce jour là il pleut. Le 11 au matin nous avons été relevés par le 1er bataillon.

De là nous sommes allés prendre repos auprès de la Ains. Le 12 revue d'arme par le chef armurier. Il pleut et il neige. Dans la nuit, par comble de bonheur, l'abri où nous étions s'est écroulé. Il n'y a pas eu d'accident. On a allumé du feu et on a joué aux cartes en attendant qu'il fasse jour. Croyez bien que tout cela n'était pas amusant. Le 13 et le 14 il pleut et il neige aussi il fait froid et la vie n'est pas gaie. Le 15 je suis de jour. La nuit nous sommes allés travailler et pourtant il tombe sans cesse de la neige. Le 16 il fait beau mais il y a une forte gelée. Le 17 repos tout le jour. La nuit nous sommes allés travailler en 2ème ligne pour faire un fortin. Le 18 repos. Le 19 départ 4 heures du matin. Nous sommes allés en 2ème ligne à côté des batteries de 75. Il fait très froid mais nous avons de bon abris et on peut faire du feu, et comme nous ne recevons aucun obus, la vie est assez tranquille, à part les moments où il faut aller en corvée ou travailler. Le 20 réveil à 2 heures du matin. On est allé au travail, retour 6 heures. Le dimanche 21 tout le jour en corvée en 1ère ligne. Le 22 repos. Le 23 il fait très beau, on ramasse du bois. Le 24 nous apprenons que nous devons être relevés dans la nuit et cette fois c'est pour un long repos, aussi tout le monde est content.

Le 25 à 1 heure du matin, le bataillon quitte les tranchées de 2ème ligne. Il y a déjà une forte gelée mais comme on a beaucoup de kilomètres à faire, on est content. Il fait à peine jour que nous sommes à Suippes. De là nous sommes allés cantonner à Saint-Etienne-au-Temple et quoique fatigués, en arrivant il y a eu prise d'armes et décorations distribuées par le Général de Division Crêpé. Ce soir là je suis allé souper avec le sergent Rondeau de Jazennes qui était à la 8ème compagnie. Le 26 novembre départ 5 heures. Passés par Châlons. On est allé cantonner à Cernon, où nous sommes restés plusieurs jours. Cernon est un petit pays dont les trois quart et demi des maisons sont bâties en bois et en terre. Il compte environ trois cents habitants dont on a eu rien à se plaindre. Notre petit séjour n'y fut pas très gai car il faisait très froid. Aussi la nuit, vu le grand froid, on ne pouvait pas dormir. Le 27 installation du cantonnement et corvée de lavage. Dimanche 28 je suis allé à la messe. Le soir nous avons eu revue du cantonnement par le Colonel Gers qui commandait à ce moment la Brigade depuis le 25 septembre. Le 29 exercice du régiment : départ 8 heures du matin, rentrée 9 heures du soir. La soirée il tombe de l'eau. Le 30 douches.

Le 1er (décembre) revue d'armes par le chef armurier. Le 2 prise d'arme pour le régiment et remise de décorations. La soirée exercice. Le 3 il pleut. Théorie au cantonnement. Le 4 je suis de garde. Le dimanche 5 je suis de jour. Le 6 matin exercice, le soir service en campagne. Mardi 7 départ 7 heures : manouvres de Division. Le régiment est allé prendre position à Ecury-sur-Coole, sur le bord de la voie ferrée. A 9 heures on mange la soupe. A 10h30 la manouvre commence pour finir à 3h30. Il a fallu faire des kilomètres et on a traversé des bois pendant 5 heures. Quand tout fut terminé, nous étions aux abords de Mairy. La journée fut belle mais on est rentré le soir à 7 heures avec la pluie. Le 8 repos mais sur le front de Champagne, le canon fait rage. Le soir alerte. On s'attend à aller faire une attaque car les boches avaient avancés à l'endroit même d'où nous venions. Enfin tout se passe pour le mieux et nous sommes restés au cantonnement, mais prêts à partir à chaque instant. Le 9 au matin départ de Cernon. Passés par Coupetz, Fontaine-sur-Coole. On a cantonné à Coole même. On a fait 12 kilomètres avec la pluie. Vendredi 10 départ 6 heures. Marche de 26 kilomètres : passés par Maisons, Vitry-le-François, Vauclerc. Là nous nous trouvions où a commencé la bataille de la Marne en 1914. La route fut limite, aussi on voit de nombreuses tombes de Français. Il pleut, et comme par bonheur on a rien à manger. Malgré cela on chante pour entraîner les boiteux. On arrive à Favriesse vers 4 heures du soir, où on a cantonné. Favriesse avant la guerre était un joli petit pays où il y avait de grandes fermes. Malgré cela, il était plus industriel qu'autre chose car dans ses environs on y voit de nombreuses usines. Il fut brûlé et démoli en 1914. A l'époque où j'y suis passé la plupart des habitants qui y étaient logeaient dans des maisons en planches. On y a vu de nombreuses tombes de Français. Samedi 11 il pleut. Départ 7 heures. On est passé par Haussignémont où la campagne est très jolie, bien cultivée et paraît fertile. Scrup. Saint-Vrain. Vouillers. Après 15 kilomètres de marche, on arrive à Villiers, un lieu où tout le régiment a cantonné. C'est un beau pays où on s'est bien amusé le soir au café.

Dimanche 12 (décembre) marche de 28 kilomètres malgré la neige qui tombe en abondance. On est passé par Saint-Dizier que nous avons traversé au pas cadencé, au son de la musique. Dans le même pays, j'ai perdu la semelle d'un de mes souliers. J'aurais bien donné le métier de militaire pour deux sous, je vous l'assure.

Après : Ancerville, la Houpette. Là nous nous trouvions sur la grande route de Paris à Strasbourg. De là par Rupt-aux-Nonains, et Bazincourt où l'on est resté quelques jours. Bazincourt est dans la Meuse. C'est un petit pays qui n'a rien de beau. Il se trouve placé dans un creux ou coule une petite rivière, la Saulx. Il compte environ 5 à 600 habitants dont la plupart aujourd'hui sont des émigrés, mais qui, pendant notre séjour, nous ont traités comme de vrais amis. Le 13 le beau temps est revenu. On installe le cantonnement. Le 14, la soirée, revue par le Commandant. Le 15 douches le matin, le soir exercice. Le 16 matin exercice, le soir service en campagne. Le 17 exercice de bataillon, installation de grand-garde. Le 18 le matin théorie, la soirée nettoyage. Dimanche 19 repos. Je suis allé à la messe. Le 21 matin exercice, la soirée service en campagne. Le 22 il neige. La soirée, théorie pour les sous-officiers et les caporaux. Douches. Le 23 il pleut.

Le 24 je suis de garde au poste de police. Dans la nuit, à l'occasion de la messe de minuit, on a le vin chaud à pleins seaux. Le 25, jour de Noël, on est allé à la messe et aux vêpres.

Dimanche 26 revue de vivres et de réserves. Le 27 matin exercice, la soirée service en campagne. Le 28 service en campagne pour le bataillon. Le 29 aussi. Le 30 vaccination. Le 31 alerte pour tout le régiment, exercice d'embarquement.

Constant Vincent au 60e RI, 2ème rang, 2ème en partant de la gauche - panneau derrière la tranchée : Villa du Tarot - colorisation Clélia Billiard

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