Cahier de guerre 1914-1918 de Constant Vincent

au 57e RI et 60e RI

English version

colorisation par Clélia Billiard

Constant Vincent, mon arrière-grand-père, est né le 27 février 1892 à Saint-Maurice-des-Noues, en gâtine vendéenne, de parents cultivateurs. En 1909, il a 17 ans. C'est cette année que sa famille va s'installer en Charente-Maritime à Gémozac. En 1913, Constant a 21 ans, et part faire son service militaire au 57e RI, 2ème bataillon, 7ème compagnie.

A la mobilisation un régiment d'infanterie (3400 hommes) est composé de 3 bataillons (1120 h). Chacun est composé de 4 compagnies (280 h). Une compagnie est composée de 4 sections (70 h). Une section est composée de 2 demi-sections, dirigées par un sergent (grade de Constant le 14 mars 1916). Un caporal (grade de Constant le 21 octobre 1914) dirige une escouade, soit 15 h. Une division d'infanterie est composée de 2 brigades, chacune composée de 2 régiments d'infanterie, d'un régiment d'artillerie, d'un escadron de cavalerie et d'une compagnie du génie.

Ce document est une retranscription du cahier de guerre de Constant Vincent (1892-1979), découvert après sa mort, car il n'en avait parlé à personne de sa famille. Il a écrit ce cahier en décembre 1917, probablement à partir de différentes notes qu'il prenait pendant ses temps libres au front. Le manuscrit original, quoique de belle écriture, manque souvent de ponctuation et l'orthographe et la grammaire y sont approximatives. Pour rendre le récit plus lisible, j'ai donc ajouté des paragraphes et des titres, ajouté la ponctuation et corrigé l'orthographe, la grammaire ainsi que les noms de personnes ou de lieux dans la mesure du possible. J'ai également ajouté des notes ou des corrections de noms entre parenthèses, et des plans, photos et cartes postales pour illustrer le récit (1/3 des documents proviennent de ma collection personnelle).

V. Juillet, le 31/07/2006

Incorporations de Constant au cours de la guerre

1914 : Ve Armée, 139e RTI, 18e Corps d'Armée du général de Mas Latrie, 35e Division d'Infanterie, 70e Brigade du général Pierron, 57e RI, 2e bataillon, 7e compagnie. La 35e DI est composée des 6e et 123e RI (69e brigade), 57e et 144e RI (70e brigade), du 24e régiment d'artillerie de campagne, du 10e régiment de hussards (1 escadron de cavalerie) et du 2e régiment du génie (compagnie 18/1)

1915 : 57e RI, 36ème compagnie (août) puis 9e bataillon (bataillon de marche), 28ème compagnie

1916 et 1917 : VIe Armée, 54e RTI, 7e Corps d'Armée du général de Villaret, 14e Division d'Infanterie, 27e Brigade, 60e RI , 2e bataillon (Peyrotte), 5e compagnie, 4e section. La 14e DI est composée des 44e et 60e RI (27e brigade), 35e et 42e RI (28e brigade), et du 47e RAC

 

Sommaire

Service militaire et mobilisation (10 octobre 1913 - 6 août 1914)

En route vers la Lorraine (6 août - 18 août 1914)

Arrivée en Belgique - bataille de Charleroi (18 août - 23 août 1914)

La retraite, combat de Guise (24 août - 5 septembre 1914)

L'offensive de la Marne (6 septembre - 13 septembre 1914)

Combats au nord de Reims, fixation de la ligne du front (14 septembre - 10 novembre 1914)

Première blessure et convalescence (11 novembre 1914 - 25 avril 1915)

Retour près du front, travaux dans les environs de Nancy (26 avril - 4 octobre 1915) Prédictions 1915

Le 60ème RI : Champagne, Suippes, Bar-le-Duc, Mailly (5 octobre 1915 - 20 février 1916)

Déclenchement de la bataille de Verdun, bois des Caures (21 février - 1er mars 1916)

Vers le sud-est : nord de Toul (2 mars - 10 avril 1916)

Retour à Verdun (11 avril - 19 mai 1916)

"Repos" dans les Vosges et en Alsace (20 mai -21 juillet 1916)

La Somme: Bouchavesne (22 juillet - 4 octobre 1916)

Secteur de la Main de Massiges (3 octobre - 31 décembre 1916)

Avant l'offensive du Chemin des Dames (1er janvier - 15 avril 1917)

L'offensive générale du Chemin des Dames (16 avril 1917)

Blessure et convalescence à Gimont, Gers (16 avril - 5 septembre 1917)

Séjour à l'hôpital maritime de Rochefort et réforme (6 septembre 1917- 5 février 1918)

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1914

Service militaire et mobilisation (10 octobre 1913 - 6 août 1914)

Etant de la classe 1912 je fus appelé en 1913 le 10 octobre pour faire deux ans au 57ème d'Infanterie 7ème Compagnie à Rochefort-sur-Mer. Pendant dix mois la vie fut assez agréable. J'allais en permission de vingt-quatre heures assez souvent. A Noël 1913 j'ai obtenu huit jours. A Pâques 1914 huit jours. Au mois de juillet nous sommes partis de Rochefort à Bordeaux à pied pour faire des évolutions de quelques jours. Le régiment était cantonné au camp de Saint Médard sous les tentes. Le 144ème était avec nous. Pour notre retour nous avons embarqué à la gare Saint Jean à Bordeaux. Le lendemain de notre retour à Rochefort je partais en permission de moisson de douze jours. Le vingt juillet je suis allé en permission de vingt-quatre heures en Vendée chez mon frère Henri. Sa petite fille avait à ce moment une quinzaine de jours. A mon retour à Rochefort on entendait qu'une seule conversation. " Nous allons avoir la guerre ". Cette parole n'épouvantait point personne car jusqu'au deux août la plupart ne voulait le croire. Malgré cela jusqu'au jour dit nous nous tenions presque toujours à la caserne.

Enfin le deux août 1914 à deux heures de l'après-midi la mobilisation était annoncée dans toute la France. A la caserne elle fut annoncée par le clairon. Aussi à cette sonnerie si triste chacun de nous eut un moment d'émotion qui dura peu il est vrai. A l'heure de la soupe on vient nous annoncer que le soir même il y avait retraite. On fit le tour de la ville en chantant avec en tête les musiques du 3ème Coloniale, du 57ème et des marins. Nous avons eu permission de la nuit. Et chose étrange on a vu marins et fantassins ensemble comme des frères qui avant cela se voyaient tout à fait mal. Le trois août la 7ème et 8ème compagnies nous quittions la caserne Martrou pour aller au Lycée. Le quatre on finit de nous habiller. Le cinq on nous a donné les cartouches. A 7 heures du soir nous avons formé les faisceaux de sacs et de fusils dans la cour. A minuit nous quittions le Lycée pour nous rendre à la gare embarquer. Dans les rues il y a une foule immense à nous voir partir et pour beaucoup ce sont des pleurs. Mais malgré tout soldats et officiers partent contents car aucun de nous ne se faisait une idée de ce qui allait nous arriver.

Gémozac - rue du Commerce

Mobilisation - Dans toute les gares, le départ est enthousiaste C'est au cri de " Vive la France " que tous ont répondu à l'ordre d'appel

reconstitution - L'uniforme français en 1914

 

L'uniforme allemand en 1914

En route vers la Lorraine (6 août - 18 août 1914)

Journal de Marche des Opérations (JMO) du 57e RI : 2 août 1914 - 26 janvier 1915

Le 6 août vers six heures du matin nous quittions Rochefort en emportant avec nous le vrai espoir du retour et de la victoire. Jusqu'à Niort règne un vrai silence car beaucoup d'entre nous jettent un coup d'œil sur le pays natal et d'un air de compassion on se demande si ça sera peut-être pas le dernier. A Niort la gare est pleine de monde allant et venant. Beaucoup nous souhaitent bonne chance et prompt retour avec la victoire. On nous donne en quantité des bouquets de toute sorte de fleurs. Nous en ornons les wagons avec l'inscription " Train de plaisir pour Berlin ". A Saint-Maixent même chose. Aussi la gaieté est-elle revenue. On chante à tue-tête comme si tout allait bien. Enfin nous voilà à Orléans. On nous annonce une demie-heure d'arrêt et on nous donne le café. On repart et on continue notre route dans la direction de l'est. A 6 heures du soir nous débarquons et il pleut aussi tout n'est pas gai.

Nous sommes allés cantonner à 6 kilomètres. La pluie continue toujours. Nous arrivons. On fait la soupe vers neuf heures. On se couche et à dix heures alerte. Tout le monde sort à moitié déshabillé avec le fusil à la main. Au bout de dix minutes on s'aperçoit que c'est une blague. Au lieu d'être une patrouille de Hulans ce sont des vaches qui courent dans les champs. On en rigole mais on se dit que c'est la guerre qui commence. Nous sommes restés là deux jours. Le lendemain de notre arrivée le beau temps est venu faire son apparition. Le petit village où nous étions était situé sur le bord d'une rivière où nous avons pu aller à la pêche et nous baigner. Enfin arrive le moment où on se met en route. Marche de plusieurs jours qui ont été très fatigants à cause des grandes chaleurs. Nous sommes passés à Pont-Saint-Vincent et de là nous avons suivi la ligne des forts et la rivière.

Et enfin le 15 août nous étions cantonnés dans un petit pays à quelques kilomètres de Pont-à-Mousson et malgré le mauvais temps et la fête nous sommes allés faire l'exercice et les tranchées. La soirée il y eu musique. Le 16 Août nous quittons ce pays en toute hâte pour nous rendre à Pagny-sur-Meuse en l'espace de deux jours, malgré que le premier il pleut et le deuxième il fait très chaud. Nous sommes arrivés à Pagny-sur-Meuse dans la soirée du 17 à 5 heures du soir. Nous avons fait grande halte en attendant le 123ème d'Infanterie. A partir de la tombée de la nuit nous sommes allés embarquer. Là j'ai vu Monsieur Souc docteur à Gémozac et qui à ce moment là était major au 58ème d'Artillerie.

Après chaque période de 50 min il est fait une halte horaire de 10 min.

Les grand'haltes : En principe aux 2/3 ou aux ¾ de l'étape, durée 1 h ou un peu plus... La troupe se défait du sac, fusils en faisceaux, on fait la cuisine, on mange etc...

Arrivée en Belgique - bataille de Charleroi (18 août - 23 août 1914)

A dix heures du soir nous quittions Pagny-sur-Meuse et le lendemain (18 août) à 6 heures du matin nous débarquions à Sens (Sains) dans le Nord. Et là nous sommes allés cantonner à cinq cents mètres de la frontière belge. De là nous avons fait plusieurs jours de marche tout en longeant la frontière. Malgré tous nos déplacements nous avons toujours été bien ravitaillés.

Le 22 août dans la soirée nous rentrons en Belgique. Nous soupons tranquillement mais on nous averti que dans la nuit nous partons. A neuf heures, au moment où nous espérions nous reposer, on nous rassemble et nous nous mettons en route. A minuit nous arrivons au cantonnement. Comme il y a très peu de place, en compagnie de deux camarades, je me décide à coucher dehors dans un tas de paille. Mais en place de ressorts ce sont des cailloux. Le 1er Bataillon était aux avant-postes et par mégarde dans la nuit un éclaireur monté fut tué par une section commandée par un sous-lieutenant. La même nuit le 15ème Dragons en garnison à Libourne est passé dans le pays où nous étions cantonnés. Nous apprenons par eux que le même jour 22 août le 49ème D'Infanterie en garnison à Bayonne s'était battu et avait été repoussé avec pertes. Malgré cette fâcheuse nouvelle aucun de nous perdait courage et notre grand désir était celui de voir l'ennemi. Chose qui ne tarda pas à arriver. Le 22 août fut un jour où nous avons commencé à réfléchir car depuis notre départ la plupart de nous étaient sans nouvelles de leur famille. Que se passait-il ? On ignorait tout. Malgré cela chacun de nous conservait une gaieté dans laquelle on avait peine à percevoir l'ennui qui régnait dans les cœurs.

Pas besoin de vous dire que ce sont des jours inoubliables où l'on apprend à aimer et chérir ceux qui nous ont aimé et chéri jusqu'à l'âge de vingt ans, Nos parents. Et qui au jour où se passe ces choses ne demandent qu'une joie, celle de revoir leurs enfants bien aimés.

Le 23 août 1914 départ de notre cantonnement à 5 heures du matin. Des patrouilles sont détachées en avant car l'ennemi est signalé dans les environs. Après avoir fait quelques kilomètres nous arrivons à un bois où nous nous installons et où nous sommes à couvert des vues de l'ennemi. A cinq cents mètres de là une grande ferme où est notre commandant. J'y ai vu moi-même quatre-vingt pièces de bêtes à cornes de tout âge, une vingtaine de juments poulinières et un étalon énorme. Tout cela pour moi était curieux. Vers dix heures on nous rassemble et on nous emmène chercher des cartouches sur une route qui se trouve environ à trois cents mètres d'où nous sommes placés. Là défilent des Belges, hommes, femmes et enfants de tout âge emportant chacun à peine de quoi se changer et qui pleurent. Nous annonçons l'arrivée des Allemands chez eux. Aussi chacun de nous se dit " C'est aujourd'hui ". Et en effet vers midi on met sac au dos et nous nous mettons en marche à travers les champs de betteraves et de lins. Le canon se fait entendre. Aussi on se dit " drôle de musique ". Arrivent les obus ennemis que l'on voit éclater tout près de nous et qui pendant un instant causent une drôle d'impression. On continue, personne n'est touché. Le rire revient. Vers 2 heures on rencontre trois éclaireurs. Ce sont des hussards dont deux sont morts et un est blessé.

A quatre heures le Bataillon est rassemblé sur le bord de la Sambre, petite rivière où coule une eau bien claire et où l'on a pu apaiser notre soif car il fait très chaud et on est enfiévré à la pensée de ce qui va se passer. Vers cinq heures on reprend la marche d'approche. Les mitrailleuses se font entendre. Le canon redouble d'énergie. On charge à la baïonnette car les Allemands sont là. Notre Capitaine est en tête, le sabre au clair, la pipe à la bouche, habillé comme pour la parade. Aussi c'est lui qui tombe le premier frappé de trois balles. Et avec lui plusieurs camarades tombent. Aussi on se tient sur l'emplacement un moment. Puis arrive la nuit. Les Allemands chargent sur nous en nombre beaucoup supérieur. Ils ont de petits drapeaux blancs et nous crient de ne pas tirer, qu'ils sont Anglais. Ils sont à peine à cinquante mètres de nous. On voit très bien leurs casques à pointe, mais c'est trop tard. Plus vite fait que de le dire ils ont fait feu sur nous et comme trois compagnies 5 - 6 - 7 sont déployées en tirailleurs et debout, une quantité tombent morts et blessés. Sur cela plus rien à faire, on tire. Mais au bout de quelques instants il faut partir. Nous aurions été pris mais une mitrailleuse sous le commandement du Lieutenant Joubé, par son tir rapide et précis, réussit à arrêter un moment la marche de l'ennemi. Ce qui a permis aux valides de partir et d'emporter quelques blessés. Enfin nous reprenons le chemin de l'arrière en pleine débandade car le rassemblement se faisait à quelques kilomètres.

Je suis avec le sergent Cavaignac qui au cours de cette campagne est arrivé au grade de Capitaine et fut tué en 1916 à Verdun. Il y a beaucoup de blessés. La voiture d'ambulance est pleine. Les moins blessés marchent et sont aidés par leurs camarades. Parmi eux se trouve notre sergent major Terradot blessé à la poitrine, et qui fut tué comme Lieutenant en 1915 dans l'Aisne. Vers dix heures les survivants du bataillon sont au point de rassemblement. Le drapeau que l'on croyait aux mains de l'ennemi était là.

(Le drapeau du 57e RI portait une croix après que le régiment ait enlevé le drapeau au régiment allemand numéro 16 en 1870, ce 16e IR qui se trouvait justement en face de lui dans ce combat. Lors de l'attaque, la croix fut arrachée par une balle allemande.)

commémorations du centenaire des combats de la Sambre

23 août 1914 - Combat de Lobbes - Bataille de Charleroi. 1er combat de Constant Vincent au 57ème RI, près de la ferme Phylémon

Canon de 75 - Introduction de la cartouche

mitrailleuse en batterie

vue actuelle du champ de bataille depuis le clocher de Lobbes - le monument est situé près de l'ancienne ferme de Phylémon

fascicule Lobbes Août 14 et fascicule Promenade héroïque à Lobbes : le 57e et le 144e RI le 23 août 1914

extraits de Les carnets de route du sergent Dartigues (5e compagnie)

extraits de Le 57ème régiment d'infanterie pendant la Grande Guerre (commandant Couraud)

blog dédié au 57e RI

photos et cartes postales du champ de bataille et de Lobbes

monument en l'honneur du 57e RI à Montignies-St-Christophe, Belgique

bataille des frontières (Charleroi, Gozée, Lobbes) partie 1 partie 2 partie 3

La retraite, combat de Guise (24 août - 5 septembre 1914)

On se met en route. A 2 heures du matin (24 août) on arrive dans un grand pays où l'on cantonne à l'hôtel de ville. On est fatigués, on a faim, on est trempés de sueur. On songe aux camarades absents. Tout cela est loin d'être gai. On se couche sur le plancher. Cela ne fait rien, on se repose. Le matin (25 août) à la pointe du jour on repart direction inconnue. Dans la soirée on prévoit une autre attaque mais il n'en est rien. Le soir nous cantonnons. A 11 heures (26 août) alerte et l'on part. On marche tout le jour. Par bonheur nous avions pu avoir du pain. Le 27 on continue. On est de retour en France.

Le 28 la journée se fait belle. Aussi il fait à peine jour que le régiment est rassemblé et se met en route. Vers 2 heures de l'après-midi l'ennemi est signalé à environ dix kilomètres. Aussi aussitôt on prend des dispositifs d'attaque. La marche d'approche commence. On est content car on a pu manger avant et tout en marchant on fume un cigare belge que l'Adjudant George s'est fait le plaisir de nous offrir. A ce moment le bataillon est commandé par un capitaine car le 23 le commandant Lagire fut blessé et les capitaines des 5-6-7èmes compagnies tués. Avec nous se trouve le 24ème D'Artillerie. Vers cinq heures on prend contact avec l'ennemi qui se replie mais nous inflige des pertes. Le capitaine qui commande le bataillon est tué. C'est le Lieutenant Courreau (Couraud) qui prend le commandement. Aussi il nous met en réserve et par bonheur nous avons eu peu de pertes. Enfin le soir on s'empare de Guise où à la tombée de la nuit le premier bataillon s'installe et y reste pour permettre le repli car malgré que l'on ait repoussé l'ennemi, la retraite continue. La journée fut déplorable pour nous malgré tous nos efforts. Le 23 août le régiment se battait entre Thuin et Lobbes mais c'était la bataille de Charleroi. Le 28 août à Guise fut appelé simplement combat.

détails sur le combat par Bernard Labarbe et cartes du combat du 28 août

Pour vous dire l'impression que j'avais de ces deux jours 23 et 28, elle était tout à fait mauvaise, car c'était une fatigue écrasante. On mangeait en marchant, on buvait de l'eau. Aussi on faisait un peu les pillards. Beaucoup de maisons sur notre route étaient abandonnées, aussi on s'emparait de ce qui pouvait se boire et se manger. Chose pénible à voir c'est qu'avec nous beaucoup d'émigrés, pauvres gens ne savant où aller. Les routes étaient encombrées si bien que la plupart du temps, nous, pauvres fantassins, il fallait passer dans les champs. Aussi la marche devenait-elle pénible.

Le 30 août nous sommes dans l'Oise aux abords d'un petit pays où nous attend l'ennemi. Le 31 au matin on avance. Vers dix heures le 123ème croise devant nous. Aussi comme par hasard j'ai pu voir Ferdinand Jadeau, qui lui aussi est malheureusement tombé au cour de cette campagne. Vers midi le combat commence mais en peu de temps on reçoit l'ordre de retraite. Qui s'est continuée. Ce jour là Raymond Allaire fut évacué à Paris où il est mort peu après et enterré chez lui à Cravans.

Le 1er septembre il y eut pour la première fois grande distribution de lettres. Aussi j'en ai eu une m'annonçant le départ de mes frères et beaux-frères, et la bonne santé de tous. Mais cette lettre est datée des premiers jours d'Août. Malgré tout elle m'a fait plaisir. Pour ne pas changer, malgré la fatigue, nous continuons. On marche jour et nuit.

Le 2 septembre je rencontre Louis Godard et Adrien Maître qui eux étaient au 58ème D'Artillerie. On a pu causer un moment ensemble. On se raconte nos peines aussi cela met un peu de gaieté à la tristesse. Le 3 départ à 5 heures. Les Hulans sont près de nous mais on réussit à s'échapper. A midi retraite précipitée. Nous sommes sur la grande route qui conduit à Montmirail mais elle nous est coupée. Le régiment se divise en deux. On verra plus tard qu'il s'est rencontré trois jours après.

Le 3 septembre règne une vraie débâcle. On voit des hommes de toutes armes mélangés se dirigeant du côté où le hasard les pousse. Tous sont à peu près sans pain et sans viande. Là nous sommes sous les ordres d'un lieutenant qui fut tué à Corbény vers le 10 septembre 1914. Le 3 vers midi nous arrivons dans un petit pays abandonné où est le 24ème d'Artillerie. On trouve des poules et du vin que l'on emporte. On continue notre route. Le soir nous arrivons dans un petit pays où il y a peu de monde. En cours de route on nous acheté des poules aussi à l'arrivée on les fait cuire. On n'a pas de pain ni de sel mais on les mange à belle dents et on a du vin pour arroser. On se couche un moment. A la pointe du jour on repart (le 4). Nous sommes sous les ordres du Commandant Picot qui à ce moment commandait le 1er Bataillon. La journée est très chaude. On marche avec beaucoup de fatigue. A midi on nous donne un pain de 2 ?500 à 20. C'est peu de chose et on continue.

Vers trois heures (le 4 septembre) grande halte. On se met à cuisiner aussitôt car on a tous du café et du lard touchés la veille et à côté de nous il y a un champ de pommes de terre. Tout va bien, on se réjouit car on va manger. Tout allait être prêt quant tout à coup alerte. On renverse tout, on met sac au dos et l'on part en vitesse car l'ennemi est proche et même plusieurs qui n'avaient pu suivre la colonne furent faits prisonniers. Nous sommes à Monceau-les-Provins et sortons de ce pays en vitesse et en colonne par quatre. Comme notre présence était sensée être ignorée quatre coups de canons furent tirés tout prêt de nous mais n'atteignirent personne. Un peu plus loin nous rencontrons des troupes postées en attente aussi encore une fois on se réjouit. Cependant on n'est qu'à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Enfin on trouve du 123ème et du 6ème. On reste avec eux jusqu'à la nuit et de là on va cantonner.

Le 5 septembre le temps se fait très beau. A 5 heures du matin tout le monde est prêt à partir. Vers dix heures le régiment se rassemble. L'ordre y est mis et la consigne est sévère. Plutôt se faire tuer sur place que reculer. Enfin les camarades ont du pain. On mange et on se repose. Le soir on avance et toute la Division est placée en avant poste. Vers minuit on revient un peu en arrière. Là nous touchons des vivres.

Suite 1914

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